Des arbres ou du béton? Toronto veut les deux, mais...
Est-ce que Toronto peut avoir le beurre et l'argent du beurre? D'un côté, la Ville s'est engagée à construire 285 000 logements d'ici 2031 pour héberger sa population en augmentation constante. De l'autre, elle veut planter grosso modo 5 millions d'arbres supplémentaires d'ici 2050 pour atteindre 40 % de canopée urbaine. Construire plus de logements tout en augmentant le nombre d'arbres est un défi simple à prime abord, mais sa solution l'est moins : lorsqu'on fait le choix de couvrir le sol de béton ou d'asphalte, il est difficile de revenir en arrière, expliquent des expertes. C'est ce qu'ont souligné samedi Kim Statham, directrice de la foresterie urbaine de Toronto, et Sharon Lam, scientifique de recherche à l'Office de protection de la nature de Toronto et de la région, lors d'entrevues accordées à Radio-Canada. Leur message coïncide avec un événement artistique qui se déroule samedi à Toronto. À l'occasion d'une initiative du Bentway appelée Moving Forest, 50 arbres défilent dans des chariots d'épicerie un peu partout dans la ville pour sensibiliser la population à l'importance de la canopée urbaine. L'événement du Bentway a été organisé afin de promouvoir la sensibilisation aux arbres urbains parmi la population. Photo : offerte par The Bentway Mais ce n’est pas tout : si les expertes s'entendent pour dire que l'augmentation du nombre d'arbres en ville est une bonne manière de contrer les changements climatiques, elles soulignent que ces mêmes changements climatiques causent de graves maladies aux arbres de la ville. Les arbres se trouvent dans des chariots d'épicerie à l'occasion de « Moving Forest ». Photo : offerte par The Bentway La Ville de Toronto a de vastes objectifs en matière de construction de logements. (Photo d'archives) Photo : Reuters / Chris Helgren Parallèlement, Toronto veut que 40 % de sa superficie soit occupée par des arbres. La plus récente étude à ce sujet, publiée en 2021, estime que ce taux était d’environ 28,4 % en 2018. La Ville plante actuellement 120 000 arbres par année, selon le site web municipal. Toronto veut que sa superficie, vue des airs, passe d'une couverture d'arbres de 28,4 % en 2018 à 40 % en 2050. (Photo d'archives) Photo : Reuters / Mark Blinch Pour atteindre 40 %, la Ville doit gagner 11,6 points de pourcentage en 26 ans. Cela représente grosso modo 5 millions d'arbres supplémentaires. Or, selon cette même étude publiée en 2021, Toronto perd du terrain. Entre 2008 et 2018, 892 hectares supplémentaires ont été couverts de béton et d'asphalte. Cela équivaut à 1115 terrains de soccer de nouvelles surfaces dures en seulement 10 ans, y lit-on. Kim Statham dirige la foresterie urbaine de la Ville de Toronto. Elle n'a pas caché l'ampleur du défi lors d'une entrevue accordée samedi à Radio-Canada. La population de Toronto devrait atteindre 3,4 millions d'habitants d'ici 2041, selon le Plan de croissance provincial de 2017. La directrice de la foresterie urbaine reconnaît les tensions. L'étude publiée en 2021 – intitulée 2018 Tree Canopy Study par Peter Duinker et James Steenberg, de l’Université Dalhousie – révèle que 85 % des terrains pour lesquels des permis de construction ont été délivrés entre 2008 et 2018 ont perdu des arbres. La construction occasionne souvent une diminution du nombre d'arbres, souligne l'étude. (Photo d'archives) Photo : La Presse canadienne / Richard Buchan Le problème s'aggrave quand les espaces perdus sont couverts de béton ou d'asphalte. Une fois les espaces recouverts de béton ou d'asphalte – comme l'intersection de la rue Dundas Ouest et de l'avenue Spadina –, il est très compliqué et très coûteux de les retransformer afin d'y planter des arbres, selon l'étude. (Photo d'archives) Photo : La Presse canadienne / Nathan Denette L'atteinte de l'objectif de 40 % repose sur l'engagement des citoyens, révèle Mme Statham. Kim Statham est la directrice de la foresterie urbaine de Toronto. Photo : Radio-Canada Les propriétaires privés demeurent les gardiens de la majorité des arbres torontois, dit-elle. La Ville a élaboré des programmes d'incitation pour encourager la plantation sur les propriétés privées. Elle offre des subventions aux groupes communautaires et organise des distributions d'arbres gratuites. De son côté, Sharon Lam, scientifique de recherche à l'Office de protection de la nature de Toronto et de la région, souligne un paradoxe : les arbres constituent un outil essentiel contre les changements climatiques, mais ils en deviennent également les victimes. Sharon Lam est scientifique de recherche à l'Office de protection de la nature de Toronto et de la région. Photo : Radio-Canada Les bienfaits climatiques des arbres sont nombreux. Nous pouvons tous imaginer que nous marchons dehors lors d'une chaude journée d'été et à quel point il fait plus frais sous l'ombre d'un arbre plutôt qu'au soleil. Cependant, les changements climatiques retournent la situation contre les arbres. L'étude de 2021 confirme cette vulnérabilité. L'état moyen des arbres s'est détérioré. En 2008, 82 % des arbres étaient en excellent ou en bon état. En 2018, cette proportion avait chuté à 70 %. Le stress causé par la sécheresse, les dommages causés par les cycles de gel-dégel et une vulnérabilité accrue aux insectes et aux maladies affectent de plus en plus les arbres en ville, y précise-t-on. Afin d’atteindre leur objectif, donc, les responsables municipaux devront aussi préserver la santé des arbres déjà en place. À Toronto, la quantité de verdure urbaine totale – y compris le gazon, les jardins, les arbres et toute autre végétation – a graduellement diminué, passant de 69 % en 2001 à 68 % en 2011, puis à 65 % en 2019, selon une publication de 2021 de Statistique Canada. Avec des informations de Rozenn Nicolle

Un défi de taille
Nous sommes engagés dans la réalisation de l'objectif provincial de 285 000 logements d'ici 2031
, avait déclaré la mairesse Olivia Chow dans un communiqué de presse en décembre 2023. Cette cible représente environ 28 500 nouveaux logements par année pendant huit ans.

Équilibre à trouver
Nous devons équilibrer le logement en même temps que nous devons équilibrer notre environnement. Il y a des façons d'aborder l'urgence du logement en même temps que l'urgence climatique que nous avons à Toronto
, a-t-elle déclaré.Ce n'est pas facile. Il y a des moments où l'un peut compromettre l'autre
, admet-elle.Les activités de construction peuvent être un facteur crucial dans le déclin et la mortalité des arbres en raison de blessures mécaniques aux arbres, d'élagage excessif, de sectionnement de racines à cause du creusement de tranchées et de croissance racinaire restreinte causée par le compactage du sol
, précise l'étude.
La perte de zone perméable a des implications négatives potentielles pour la gestion des eaux pluviales, la qualité de l'eau, la perte de sols sains, la biodiversité, l'effet d'îlots de chaleur urbains et la réduction de l'espace de croissance perméable pour la plantation potentielle d'arbres
, y ajoute-t-on.
Dépendance aux citoyens
Sur les 11,5 millions d'arbres que nous avons à Toronto, 55 % d'entre eux sont sur des propriétés privées.

Il est crucial d'avoir le soutien du public dans ce programme.
Nous avons eu un engouement incroyable pour ce programme
, affirme la directrice.Changements climatiques : paradoxe
Les forêts urbaines sont un instrument important dans notre boîte à outils d'action climatique pour construire des communautés résilientes et saines
, explique la scientifique.
Les arbres sont des purificateurs d'air naturels. Ils prennent le dioxyde de carbone, un gaz à effet de serre clé qui emprisonne la chaleur de l'air, et le transforment en oxygène
, explique-t-elle.Il est important de garder à l'esprit que les arbres sont également susceptibles de subir les impacts des changements climatiques, en particulier le stress et les maladies. Et les arbres stressés et malades sont encore plus susceptibles d'en souffrir
, avertit-elle.Et avec les changements climatiques, la chaleur extrême et les tempêtes extrêmes devraient continuer à devenir plus fréquentes, plus intenses et plus graves
, prévient Mme Lam.
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